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TAMPOLLA

Partie VI · Les Bâtisseurs d'Intelligences

Le Manifeste des Bâtisseurs d'Intelligences

Un texte court, à lire à voix haute, à partager et à signer. Par St. Destin (Serge Destin Tampolla).

Préambule

Il y a plus de trois millions d’années, sur les rives d’un lac africain, une main a taillé la première pierre.1 Sur ce même continent, l’homme a maîtrisé le feu, gravé les premiers symboles, inventé l’une des premières écritures du monde, bâti des pyramides, des empires et des bibliothèques.

L’histoire de l’intelligence humaine a commencé en Afrique.

Puis l’Afrique a manqué trois révolutions industrielles. Elle a vu les autres prospérer grâce aux outils de leur temps, pendant qu’elle était vidée de sa jeunesse, colonisée, puis maintenue au rang de fournisseur de matières premières.

Aujourd’hui commence la quatrième révolution, celle de l’intelligence artificielle. Elle ne nous attendra pas. Si nous la manquons, nous serons gouvernés par des intelligences conçues par d’autres, nourries de nos données et réglées selon leurs intérêts. Si nous la saisissons, nous reprendrons notre place parmi les bâtisseurs du monde.

Nous, signataires de ce manifeste, refusons de manquer ce rendez-vous.

Notre constat

Nous constatons que l’intelligence est, depuis l’origine, la source de la puissance humaine, et que les peuples qui maîtrisent les outils de leur époque dominent ceux qui ne les maîtrisent pas.

Nous constatons que l’Afrique est déjà présente dans l’intelligence artificielle, par ses minerais, ses travailleurs et ses données, mais qu’elle n’en capte presque pas la valeur.

Nous constatons que le vrai danger n’est pas l’intelligence artificielle elle-même, mais le fossé entre ceux qui la maîtrisent et ceux qui la subissent.

Nous constatons que près de 570 millions d’Africains vivent encore sans électricité,2 et qu’aucune intelligence ne se construit dans le noir.

Nous constatons que l’humanité a déjà franchi sept des neuf limites planétaires qui garantissent l’équilibre de la Terre,3 et que l’Afrique, qui ne produit qu’environ 4 % des émissions mondiales,4 compte parmi les premières victimes de ces dépassements.

Nous constatons enfin que l’Afrique possède tout ce qu’il faut pour réussir : la jeunesse, l’énergie, la terre, les minerais, les données, un marché continental et une diaspora talentueuse.

Nos onze principes

Premier principe : la souveraineté des données. Les données produites par les Africains doivent profiter d’abord aux Africains, être protégées par des lois africaines et, autant que possible, hébergées sur le sol africain.

Deuxième principe : produire, pas seulement consommer. L’Afrique ne doit pas se contenter d’utiliser l’intelligence artificielle des autres. Elle doit concevoir, fabriquer et vendre la sienne.

Troisième principe : nos langues au cœur des machines. Aucune langue africaine ne doit être laissée hors des intelligences de demain.

Quatrième principe : l’énergie comme fondation. Une électricité propre, abondante et accessible est la condition de toute puissance numérique. Elle va d’abord aux Africains.

Cinquième principe : la formation comme premier investissement. Chaque jeune Africain doit pouvoir apprendre les compétences de son époque, en commençant par savoir lire, écrire et compter.

Sixième principe : l’égalité des femmes et des hommes. Aucune révolution ne réussira en laissant de côté la moitié de nos talents.

Septième principe : transformer nos ressources chez nous. Nos minerais, nos produits agricoles et nos données doivent être transformés sur le continent, pour que la valeur et les emplois restent en Afrique.

Huitième principe : l’union avant la dispersion. Face aux géants mondiaux, aucun pays africain ne pèse seul. Nous pensons, négocions et investissons ensemble.

Neuvième principe : une intelligence au service de l’humain. L’intelligence artificielle africaine sert la dignité humaine, la justice et l’équilibre entre les êtres vivants.

Dixième principe : la diaspora comme pont. Les Africains de l’extérieur ne sont pas une perte, mais une force. Nous les appelons à revenir, à investir, à transmettre et à construire avec nous, où qu’ils vivent.

Onzième principe : bâtir dans les limites de la planète. Notre droit au développement n’est pas négociable, mais nous ne bâtirons pas notre puissance en détruisant la Terre. Chaque projet sera évalué au regard des neuf limites planétaires.

Nos engagements

Aux États et à l’Union africaine, nous demandons des stratégies d’intelligence artificielle dotées de budgets réels, la protection des données des citoyens, une part des achats publics réservée aux solutions africaines, et le portage commun des grands chantiers continentaux.

À la Banque africaine de développement, à la Banque mondiale et aux bailleurs de fonds, nous demandons des guichets dédiés à l’infrastructure de l’intelligence artificielle, à l’énergie numérique et à la formation des talents.

Aux fondations philanthropiques, et en premier lieu à la Fondation Gates, qui a annoncé consacrer la majorité de ses 200 milliards de dollars à l’Afrique d’ici 2045,5 nous demandons de financer des institutions durables : santé numérique, bourses, recherche ouverte, Smart Cités Universitaires NBIC-4IR, données publiques et langues africaines dans les outils numériques.

Aux investisseurs et à la diaspora, nous demandons de placer une part de leur capital et de leurs compétences dans les entreprises technologiques africaines.

Aux universités et aux centres de recherche, nous demandons de multiplier les formations en intelligence artificielle, en mathématiques et en science des données, et de travailler main dans la main avec les entreprises.

Aux entreprises africaines, nous demandons d’adopter l’intelligence artificielle pour gagner en compétitivité, et de créer des emplois qualifiés pour notre jeunesse.

Aux pays d’Asie, qui ont réussi en deux générations le rattrapage que nous voulons accomplir, nous proposons des alliances d’égal à égal : universités jumelées, transferts de technologie, financements de projets et modèles d’intelligence artificielle ouverts.

Aux grandes entreprises technologiques mondiales, nous proposons des partenariats équitables : investissement, transfert de compétences et respect de nos lois, en échange de l’accès à nos marchés.

À la jeunesse africaine, nous disons : formez-vous, osez entreprendre, contribuez aux communs numériques. L’avenir n’est pas écrit. Il sera ce que vous en ferez.

Notre pacte avec la planète

Parce que l’intelligence sans sagesse mène à la prédation, nous prenons envers la Terre neuf engagements, un pour chaque limite planétaire.

  1. Pour le climat : alimenter nos centres de données, nos campus et nos usines d’abord par le soleil, l’eau, le vent et la géothermie.
  2. Pour la biodiversité : protéger nos forêts, nos savanes et nos espèces, et mettre l’intelligence artificielle au service de leur surveillance.
  3. Pour les sols : construire sur des terres déjà aménagées plutôt que de raser de nouvelles forêts, et réhabiliter chaque site minier après exploitation.
  4. Pour l’eau douce : refroidir nos machines et irriguer nos champs avec sobriété, sans jamais prendre aux populations l’eau dont elles ont besoin.
  5. Pour l’azote et le phosphore : nourrir nos sols épuisés avec précision, sans reproduire les excès d’engrais qui ont pollué ailleurs les rivières et les mers.
  6. Pour les océans : réduire nos émissions de carbone et protéger nos côtes, nos mangroves et nos ressources halieutiques.
  7. Pour les nouvelles entités : refuser de devenir la décharge électronique du monde, et bâtir sur le continent une industrie de la réparation, du réemploi et du recyclage.
  8. Pour l’air : sortir progressivement de la dépendance aux groupes électrogènes et aux combustibles polluants.
  9. Pour la couche d’ozone : appliquer pleinement le protocole de Montréal et l’amendement de Kigali dans tous nos systèmes de refroidissement.6

Nous demandons aux pays qui ont le plus contribué au franchissement de ces limites de reconnaître leur responsabilité historique, et de financer à sa hauteur la transition propre de l’Afrique.

Notre feuille de route

Nous nous engageons à porter les huit grands chantiers décrits dans ce livre : le corridor des data centers verts, le grand modèle de langue africain, le réseau des Smart Cités Universitaires NBIC-4IR, la Banque africaine des données, le fonds diaspora pour la deep tech, la transformation locale des minerais, l’agriculture intelligente, l’identité et les paiements numériques interopérables.

Nous nous fixons trois horizons. 2030, pour que chaque chantier ait son pilote en marche dans au moins un pays. 2035, pour que ces pilotes soient étendus et produisent des résultats mesurés et publiés. 2063, centenaire de l’unité africaine, pour que l’Afrique soit devenue l’une des grandes puissances de l’intelligence dans le monde.7

Notre appel

Nous appelons tous les hommes et toutes les femmes de bonne volonté, en Afrique et dans le monde, à rejoindre ce mouvement : dirigeants et citoyens, chercheurs et entrepreneurs, financiers et philanthropes, Africains du continent et de la diaspora, amis de l’Afrique de tous les pays.

Nos ancêtres ont taillé la première pierre. Il nous revient de bâtir les intelligences de demain, sans détruire la Terre qui nous porte.

Rejoignez les Bâtisseurs d’Intelligences.

1 signataires

Ils et elles ont signé

  • Serge Destin TAMPOLLAIngénieur, auteur des Bâtisseurs d'Intelligences · Cameroun